Yann Gael : « La liberté ne se donne pas, elle se prend »

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Visage familier des téléspectateurs de France Télévision ou de la RTBF (Belgique), Yann Gael, 29 ans, est un des rares jeunes acteurs noirs à avoir un rôle principal dans une série récurrente à la télévision. Alors que la deuxième saison de « Duel au soleil » reprend le 22 juin sur France 2, j’ai voulu en savoir plus sur ce comédien qui donne la réplique à Gérard Darmon dans cette série policière.

Dans ce milieu où les acteurs noirs sont souvent peu visibles, Yann Gael ne s’excuse pas d’être là. Il fait son chemin sans hésiter à s’engager quitte à, parfois, faire grincer quelques dents. Il est membre du collectif « Décoloniser Les Arts » qui a récemment  pointer du doigt Les Molières trop monochromes. Son franc parler va de pair avec son regard perçant et son sourire ultra bright. Yann Gael est sans aucun doute un acteur qui va compter dans les années à venir,je prends les paris ( bon, je sais je ne prends pas beaucoup de risque)

Conversation à bâton rompu sur, entre autres, sa passion pour la scène, les noirs dans l’industrie du cinéma français, le tout avec une dose de  Chocolat et un soupçon de Beyoncé…

– Comment en es tu arrivé à vouloir t’exprimer sur scène ? Chacun monte sur scène pour une raison qui lui est propre quelle est la tienne ?

Je voulais faire de la musique… mais je suis pas d’une famille d’artistes, je savais pas comment, j’avais pas assez de tunes et pas assez confiance en moi.

Je m’ennuyais tellement à la fac, je séchais les cours pour faire des stages non-rémunérés. Un jour, devant moi, ma boss fait une pile de CV avec les noms très français, les parisiens et les « bonnes » facs. Là, tu comprends que t’es en sursis. J’ai eu un gros coup de sang. J’étais réservé mais mon corps brûlait. Je me rappelle l’envie de donner des claques aux grands-mères qui tenaient leur sac en me voyant, l’impression d’être piégé. J’avais besoin d’apprendre à regarder les gens dans les yeux, et dire ce que j’avais à dire. Je tombe sur un stage de théâtre sur internet. Je n’ai jamais rêvé d’être acteur… Je saute dans les transports et je m’assieds au fond d’une salle du cours Florent.

Je crois que ma vie a basculé à ce moment-là. J’habite à Villiers-Le-Bel, les émeutes éclatent.

La scène ? C’est chimique, c’est complètement irrationnel. C’est comme si un truc s’alignait en moi, et en même temps, c’est effrayant, je ne sais pas comment l’expliquer… Tu ne peux pas te cacher, tu es à vue, tu risques tout, tout le temps. Au théâtre, y’a pas de montage, y’a pas de pub, c’est aride, j’aime ça. Tu es spectateur, tu restes ou tu sors, tu ne joues pas à Tetris. Tu ne peux pas faire un peu de Théâtre. Tu en fais ou tu n’en fais pas. Tu dis des choses. Et en respirant, tu fais respirer les autres. Un truc comme ça…

– Comment se sont passées tes années au CNSAD (conservatoire national d’art dramatique)? Bonne ou mauvaise expérience ?

Je me souviens de la joie d’être reçu en Classe Libre, celle d’être admis au Conservatoire. Après, j’ai du mal avec les étiquettes et les snobs. Mais le CNSAD m’a ouvert des portes, en ça, je lui serai toujours reconnaissant. A partir du moment où j’ai décidé de passer le concours, je n’ai jamais douté que j’allais y entrer. J’étais surtout saoulé que la sélection dure si longtemps (rires).

J’ai de très bons souvenirs avec des gens qui m’ont fait confiance tout de suite. Travailler Racine avec Philippe Duclos. Entendre Gérard Desarthe me dire « Colle-toi les grands rôles. Prépare-toi pour la suite. » Je sentais mes petits camarades sur la retenue avec moi, faut dire, je n’étais pas vraiment là pour me faire des potes, mais pour travailler. Après c’est une formation d’élite donc un milieu assez homogène. Et les blancs restent souvent entre eux. Surtout si tu n’es pas là pour les faire rire.

Ensuite je suis parti en tournée assez rapidement. Globalement si tu apprends quelque chose, c’est toujours positif.

– Tu es le premier à avoir interprété le personnage Chocolat au théâtre. Qu’as tu retenu de cette expérience théâtrale ?

J’ai créé le rôle de la pièce. Mais Gérard Noiriel avait une forme courte avec, tour à tour, les comédiens Alain Aithnard, Marcel Mankita et Gora Diakhaté. Il faut dire leur nom car le film n’existerait pas sans eux. Je trouve ça choquant que Gérard Noiriel et les personnes du film n’aient jamais prononcé leur nom à la télé, à la radio ou dans la presse.

Cette pièce m’a offert mon indépendance. J’ai quitté le Conservatoire… J’ai retenu que si tu es un peu physique sur un plateau, la presse t’appelle « gymnaste ». Lol mais pas lol (rires). Plus sérieusement, j’ai eu de très bonnes critiques, mon nom a circulé mais honnêtement, ça a été douloureux. Tu ne peux pas sortir indemne de cette chose-là. Tu donnes de toi à chacun de tes rôles et chacun d’eux te donne un peu de lui, c’est un échange. Chaque soir, je jonglais entre ce qu’il était écrit que je devais dire et là où mon corps et mon instinct m’emmenaient. Je n’avais de place.

La vision posée sur Rafael Padilla (aka Chocolat) est naïve et infantilisante. Les gens sont nostalgiques de la Belle Epoque, l’imagerie de ce temps, la poésie du cirque. Les récits autour de lui parlent surtout des yeux qui le regardent. Très peu de lui. Et ils ne disent pas que le Code Noir règlementait la condition des esclaves noirs mais qu’il y avait déjà des députés noirs à l’assemblée. C’est assez schizophrénique, comme notre époque en fait. Les personnalités préférées des jeunes français sont Omar Sy, Barack Obama et Will Smith mais le racisme est toujours très fort.

Ce que j’ai retenu de Chocolat au théâtre, c’est cette suffocation et cette quête de liberté. La violence du jeu qu’il faut jouer. Les claques qu’il faut se prendre pour sauver sa peau.

« Acteur c’est un engagement. Pour certains être engagé c’est poster un selfie avec des enfants africains sur Tinder. Pour d’autres c’est faire un film avec Vincent Lindon. Pour moi c’est nommer, donner à voir, à entendre. »

– Et d’après toi, quel enseignement peut-on tirer de l’histoire du clown Chocolat ?

Du film? Qu’on fait de beaux décors et de beaux costumes quand on a beaucoup d’argent. En 2012, je savais que le film se préparait. Je l’ai vu avant qu’il ne sorte en salles. Roschdy Zem s’est investi mais leur compréhension de cette histoire purement intellectuelle. Ca me gêne aussi qu’ils réarrangent autant une Histoire vraie.

On tourne en boucle sur les deux guerres. Mais qui a le droit au devoir de mémoire ? A qui donne-t-on les moyens de parler de quoi et comment ? Qui est soutenu, financé pour raconter l’expérience d’être Noir en France ?

Pour vivre mieux notre présent, nous avons besoin de regarder notre passé avec honnêteté. Pour ça il faut laisser d’autres personnes raconter l’Histoire, d’un autre point de vue.

Concernant Raphael Padilla… Il se libère de l’esclavage et en croyant s’émanciper, tombe dans la prison du regard raciste. Il n’est pas devenu alcoolique par hasard, ça a dû lui tordre les boyaux… Les gens veulent que tu sois le noir qui rit et qui danse. A un moment il a été grisé par le succès. Mais quand Toulouse Lautrec te peint en singe, et que le tout Paris adore, c’est chaud… Et est-ce que tu acceptes de jouer au bon nègre. Quand il a voulu être autre chose qu’un clown exotique, la France l’a réveillé à coups de bambou.

Il n’y a rien à attendre des autres. La liberté ne se donne pas, elle se se prend.

– Peut-on faire un parallèle avec la situation des noirs aujourd’hui dans l’industrie du cinéma et théâtre français ?

Parallèle à l’infini.

Tu sais chaque pas que je fais, je le fais parce que quelqu’un d’autre a décidé qu’un noir c’est ceci ou cela. En occultant une part d’humanité qu’ils ne connaissent pas, et je dois sans cesse la rattraper devant la camera ou sur les planches. Du coup, c’est beaucoup de travail, pour que mes personnages ne s’excusent pas d’être qui ils sont, là où ils sont, qu’ils ne soient pas sans cesse en train de remercier, de quémander l’amour des autres.

– Pourquoi selon toi, les comédien.ne.s afro sont moins visibles ?

Les productions et les médias français promeuvent surtout les personnages blancs.

Des initiatives comme Ier Acte expliquent que c’est un problème de formation. Non, il y a des comédien.ne.s afros formé.e.s, et les scènes et les films distribuent des tas de comédien.ne.s blanc.he.s non-formées.

Le problème est en amont. Les commissions du CNC, du milieu du Théâtre, les producteurs, distributeurs, exploitants, les scénaristes, réalisateurs / metteurs en scène aidés etc, constituent un communautarisme blanc au sein des institutions… Ils soutiennent des films qu’ils comprennent et qui leur ressemblent. Et de fait, ils censurent et bloquent les autres en racontant une France Blanche, épurée ethniquement.

yann gael costume

– Comment faire face à cette absence d’opportunité pour les comédien.ne.s noir.e.s français ? Quotas ou Blaxploitation à la française ?

L’action positive dans les commissions et à des postes-clés, au moins. De manière transitoire ou non. Sans attitude volontariste, rien ne sera réglé durablement. Aujourd’hui on a les moyens de créer l’égalité là où elle n’existe pas.

D’autre part, faire du cinéma avec des gens qui portent l’identité afro-antillaise, c’est le seul moyen de sortir du récit que les autres font de nous, et des seules figures de l’étranger et du banlieusard qu’on nous impose. Nous sommes tellement plus.

De Jada Pinkett-Smith les gens ont retenu l’appel au boycott des #Oscarsowhite. Elle invitait surtout à ne plus être surpris de ne pas être reconnus par les autres et à rassembler nos énergies et nos savoirs.

– C’est presqu’un discours militant…

Acteur c’est un engagement. Pour certains être engagé c’est poster un selfie avec des enfants africains sur Tinder. Pour d’autres c’est faire un film avec Vincent Lindon. Pour moi c’est nommer, donner à voir, à entendre.

– Et tu n’as pas peur…

(rires) En tant que noir, ton discours est toujours scruté. J’ai un parcours académique et je sors surtout des premiers rôles donc j’ai acheté ma liberté en quelque sorte. Mon travail, ce n’est pas d’être gentil. En ce moment, je joue un boxeur. L’esquive, ça ne suffit pas.

– As-tu une anecdote personnelle à nous raconter sur la réalité d’être un acteur noir en France et les clichés auxquels tu dois faire face (venant des autres acteurs, réalisateurs ou producteurs) ?

Je suis sur une série, une saison ça tourne 3 mois. A la 2ème saison, ils n’ont toujours pas engagé un.e coiffeu.r.se qui gère aussi les cheveux afros, malgré mes suggestions. Donc je fais partie du duo principal et je suis le seul comédien à me coiffer seul.

Je passais des essais pour Canal +, le rôle d’un caïd de banlieue. Je lis le texte « avant j’étais enfermé dans mon milieu, éduqué à détester les autres ». J’étais choqué. Des blancs mettent ça dans la bouche des noirs. Et ça arrive à des millions de spectateurs. J’ai vécu dans le 91 et le 95. Les minorités de la banlieue ne sont éduquées à détester personne, c’est le racisme qui les met à cran. J’ai improvisé autre chose… A la fin, je n’ai pas eu le rôle et ça n’est pas grave. Mais imagine le reste du texte et les idées que ça propage.

Soyons francs. Que tu sois Christiane Taubira, Mario Balotelli, Oprah Winfrey, rien ne t’épargne le cliché de la banane. Je veux donner de la force aux gens, leur dire qu’ils ne sont pas seuls. Aime-toi et fais ton truc.

« Les scénarios qui m’arrivent de l’étranger sont assez remarquables, les rôles plus complexes, plus larges. »

– Tu tournes actuellement en Italie, les expériences à l’étranger qu’ont-elles de différent par rapport à la France ?

Les étrangers te disent directement qu’ils te veulent. Les Français prennent plus de temps. (rires) Je travaille presque exclusivement loin de Paris. Martinique, Corse, Italie, pour l’instant je suis verni… Culturellement ça bouge à chaque fois, France ou pas. Je ne fais que passer donc je ne capte pas tout mais j’essaie de parler avec les gens.

Je loge à Rome, dans un quartier plus plus, les gens me demandent tout le temps si je suis américain… En Italie, il y a des grandes familles du cinéma. Parfois entre les prises, je me demande comment j’ai atteri ici. (rires)

L’ Italie n’a pas la même immigration, la même histoire coloniale que la France. En Italie, ça semble plus compliqué de parler de religion. Je veux dire, c’est un chef-lieu du catholocisme. Par contre au cinema, en Italie comme en France, il y a une peur et une obsession des migrants. Et on oublie comment l’Europe en modifiant la vie des gens chez eux, les a poussé a migré vers l’Europe.

Après, tous les tournages sont différents. Par exemple, en arrivant à Rome, j’ai boxé 3h par jour pendant 12 jours, j’ai perdu 6 kg. Les Américains ont pris 8 mois pour préparer CREED, nous ont avait 2 semaines pour IL SOGNO DI ROCCO (rires). Ma partenaire a été choisie au dernier moment. Du coup, on a fait une lecture et le lendemain on tournait une scène de lit. Heureusement, c’est une très bonne actrice, donc on a fait le taff…

Sinon, je pourrais te dire qu’en Italie, on te de demande souvent d’être au premier degré de tes émotions et qu’en France, on est plus pudique. Mais mes dernières collaborations me feraient mentir.

J’ai de vraies conversations avec les réalisateurs avec lesquels je travaille. Je peux te dire qu’Olivier Guignard est très musical, que Marion Desseigne-Ravel te créé un espace de liberté, que Yohann Kouam te fait confiance, Jean-Claude Barny éclaire les contradictions, que Jonathan Millet est un orfèvre à la force tranquille, que Marco Pontecorvo peint des patchworks de nuances avec toi…

Une chose que je peux dire, plus il y a de l’argent, plus il y a des snobs. Mais à l’étranger, ils ne te connaissent pas donc ils s’en foutent de ton pedigree ou que tu sois leur pote. Si t’envoies du bois, ils veulent travailler toi. Parce qu’ils veulent les meilleurs. Pour faire de bons films.

– L’étranger est-il un « eldorado » pour les comédien.ne.s noir.e.s ?

C’est une option sérieuse. La compétition est rude mais ça, c’est le game. Parler d’autres langues, voyager, c’est nécessaire. L’herbe n’est pas toujours plus verte de l’autre côté, les préjugés sautent aussi les frontières. Mais les scénarios qui m’arrivent de l’étranger sont assez remarquables, les rôles plus complexes, plus larges.

Je suis un acteur noir. Etre noir, c’est vaste. On peut raconter beaucoup d’histoires. Il n’y a pas besoin de s’effacer.

Aucun chemin n’est semblable. Il faut s’écouter.

– Qui admires-tu qui dans ce métier ? ou dans une autre forme d’art ?

Ma mère et ma soeur. Elles n’ont rien à voir avec ce milieu mais elles m’ont appris à être exigeant avec moi-même. Elles m’inspirent, elles ont inspiré énormément de gens. Pour moi, ce sont des artistes. Courageuses et intrépides. J’essaie d’être à la hauteur.

– Avec qui as-tu envie de travailler ? Ou un rôle que tu rêves de jouer ?

J’ai croisé Steve McQueen il n’y a pas longtemps. Ces œuvres sont hypnothiques, libératrices… J’ai eu la trop brève occasion de jouer avec Jean-Michel Martial. Il me touche beaucoup. J’adore la sci-fi, l’afrofuturisme. J’ai des projets de ce côté-là… Aïssa Maïga ! Viola Davis, Isaach De Bankolé, Chiwetel Ejiofor. Andrew Dosunmu. Tu as vu MOTHER OF GEORGE ? Astrid Bayiha, Cyril Gueï, Diouc Koma, Mohad Sanou. Ces gens ont un talent incroyable ! Les réalisateurs français… Le travail de Jean-Charles Mbotti Malolo me fait voyager… Et j’ai très envie de collaborer avec Alice Diop. Elle fait des choix, elle ne s’excuse de rien, j’aime ça. Je pense qu’elle est un des plus grands espoirs du Cinéma Français.

Les rôles de mes rêves, j’ai commencé à les écrire.

– Et pour finir en musique, tu écoutes quoi en ce moment ? qui veux -tu nous faire découvrir ?

Je suis sorti de ma grotte pour Lemonade, c’est une superbe ode à la femme noire. Sinon je suis à la diète en ce moment, je bosse sur quelques titres que j’avais dans mes tiroirs. La musique me manque…

Vous pouvez le suivre sur les réseaux sociaux : @MrYannGael sur twitter et Yann Gael sur Facebook.

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2 réflexions sur “Yann Gael : « La liberté ne se donne pas, elle se prend »

  1. «Il n’y a rien à attendre des autres. La liberté ne se donne pas, elle se se prend»
    J’aime cette phrase, comme je le disais dans un autre commentaire, quand tu te sens français, ou noir d’un autre pays qu’en Afrique, et que tu ne sens pas libre d’être ce que tu es, c’est a dire Francais-Noir ou Noir-Français c’est selon, et bien tu décide de t’émanciper de tout les carcans et de ses «chaînes mentales» que l’on veut encore te faire porter.

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