Quartier d’été (1) : La rouille

Mot de l’auteur du blog :

C’est l’été, et c’est souvent la période où tu prends le temps de lire, sur la plage, dans un parc, aux toilettes, peu importe. Ben, j’ai envie t’accompagner dans cette dernière ligne droite estivale. J’ai décidé de changer un peu, juste pour ce mois d’août, de ce que je fais habituellement. J’ai choisi de partager avec toi mes « short story ».

Alors, au mois d’août, viens prendre tes quartiers d’été ici

Important : Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite ou pas…;-)

Les dimanches se suivent et se ressemblent, cet été, au quartier. C’est la rouille. On est condamné à l’ennui ferme sans sursis. Alors on s’occupe comme on peut. Tout devient source de divertissement. Aujourd’hui, c’est une voiture. Pas celles qui sont vendues 20 francs chez ton marchand de journaux et dont la pub passe avant les JT de Marie-France Cubada. Non une vraie voiture, une voiture de grand.

Elle est sur le parking, en face de notre barre d’immeuble. Depuis des mois. Laissée à l’abandon. De temps à autre, des petits du quartier montent à l’intérieur histoire de faire comme les adultes. Bien sur, elle ne roule pas.

La rouille-1
Photo by Terryel

Ce dimanche, Coolio décide se mettre au volant, Tigana est copilote et moi je monte à l’arrière.

Coolio, son vrai prénom c’est Kamel, mais on l’appelle comme le rappeur américain, Coolio,  car il est enrobé comme LV, celui qui fait le refrain dans Gangsta’s Paradise, le fameux morceau passe en boucle sur M6. Oui, je sais, c’est un peu tiré par les cheveux mais les surnoms naissent souvent comme ça.

Si Coolio est au volant, ce n’est pas un hasard. Entre nous, on le considère comme l’Ayrton Senna du ghetto. Pas qu’il sache vraiment conduire mais parce qu’il est toujours avec son père, sur le parking, à réparer des vagos*.

Dans les quartiers, il y en a toujours un qui passe ses fins de journées, ses week ends, les mains pleines de cambouis et une clé à molette dans la poche. Ben dans notre quartier, c’est le père de Coolio, le mécano des voitures bonnes pour la casse. Tim Burton a son Edouard aux mains d’argent, nous on a Jawad aux mains d’or  « Tout véhicule a droit à une seconde vie ».

Tout le monde est bien installé, notre périple peut enfin commencer. La première est enclenchée, direction la ville. Chacun est dans son trip. Chacun se fait son film.

Moi, certainement influencé par la musique qu’écoute mon grand frère, je m’imagine dans les rues de New York. Je croise les membres du Wu-Tang à Staten Island, le jeune Nas à Brooklyn, et celui qui deviendra The Notorious BIG, entrain de se faire dépanner d’un peu d’argent par plusieurs personnes, il les remercie en leur serrant la main…Un drôle de manège. A la radio, on est branché sur HOT 97. Le World Trace Center et l’Empire State Building donnent de la hauteur à cette ville qui ne dort jamais. Welcome to the big Apple. A l’angle de Lennox avenue et du Malcom X boulevard, une voiture de la NYPD se met à notre niveau et les agents de police nous interpellent :

« Vous faites quoi ici ? Vous ne savez pas que c’est interdit ?

 Pélo, pélo, allez, allez on se barre ! lance Tigana

On décide de prendre la fuite. Pourquoi ? Je ne sais pas. Mais on ne sait jamais. Les histoires de policiers à la main lourde, aux gestes malencontreux et au langage fleuri, on en connaît plusieurs et cela n’est pas fait pour nous rassurer. Surtout qu’on reconnaît Petit-Coq, Rouge Gorge et Blondin, les trois casses couilles des lardus* du coin. Depuis les émeutes d’octobre dernier, on se méfie de ces trois-là, leur comportement n’a pas été très catholique. En tout cas, c’est ce que l’on raconte dans le quartier.

Tigana et moi parvenons à sortir du véhicule. Coolio lui n’a pas le temps d’extirper sa large carcasse. Un policier l’arrête au volant, la main dans le sac.

Je cours. Rapidement à bout de souffle, le flic me fait une balayette et me plaque au sol. Le jeu du chat et de la souris dure un peu plus longtemps pour Tigana. Grace à son jeu de jambe, qui lui permet d’être aussi bon à la boxe qu’au foot, il parvient à déstabiliser et faire chuter le policier. Mal lui en a pris, il le paie quelques instants plus tard. Lorsque qu’il se fait prendre, Petit-Coq n’hésite pas à lui mettre des coups dans les flancs. A 12 ans, on n’a pas la vitesse et l’endurance de jeunes flics trentenaires.

Ce qui aurait pu s’arrêter là avec un rappel à la loi va aller un peu plus loin cette fois-ci. Ben oui faut les mater dès l’enfance ces petits « sauvageons »!!! Palpations, fouille au corps, menottes… Direction commissariat.

Dans une petite pièce,  on est tous les trois, assis, chacun sur sa chaise. Deux policiers, Rouge Gorge et Petit-Coq,  sont debout l’un devant et l’autre derrière nous. Le troisième, Blondin, est assis à son bureau. Une écharpe de l’OM, des plaques d’immatriculations américaines, des posters de Rocky et de rockers fanés trônent sur les murs.

Alors c’est toi le chef ? , demande Blondin à Coolio. T’as les mains toutes noires,  tu as du faire les fils. Tu voulais faire quoi avec cette voiture ?

J’essaye un : – On a rien fait monsieur, la voiture, elle roule même pas

Ferme là toi ! C’est pas à toi qu’on parle, me balance Petit-Coq en n’oubliant de mettre un petit tachon* sur la tête.

Un geste qui me ramène à la réalité. On est dans un commissariat avec trois policiers à la réputation sulfureuse.

J’ai envie de vite sortir de là. Deux peurs m’envahissent. Je ne sais pas ce qu’ils vont bien pouvoir nous faire. Mais surtout j’ai extrêmement peur de la réaction de mes parents s’ils doivent venir me chercher ici. Je pense que je peux dire, une fois, adieu à la vie. Ces douze premières années sur terre furent cool. C’est triste de mourir tué par ses parents pour une action qui me semble anodine. Les policiers qui nous ont arrêté ne partagent pas cet avis.

C’est grave ce que vous avez fait. Dégradation d’un véhicule sur la voie publique.

– Ça te fait rire, dit Petit-Coq s’adressant à Tigana. Il a aussi droit à sa tape sur le crâne. Pour Petit-Coq, les tachons, c’est comme des ponctuations. Ce sont ses points d’exclamations.

Mais il en faut plus pour que Tigana perde son air espiègle et ses yeux rieurs. Ce qui a le don d’agacer les trois flics.

 – Tu riras moins quand tu iras en cellule, lance Rouge Gorge jusque là plutôt discret. Depuis le début, il joue avec ses menottes en les faisant tourner autour de ces doigts. Coolio semble complément captivé par cette technique d’intimidation. Il craque.

Je vais tout vous expliquer. Ben en fait, on était au quartier, on s’ennuyait et on a vu cette voiture à l’abandon et on est monté dedans, c’est tout.

C’est tout, tu es sur ? derrière son ordinateur, Blondin tape tout ce que lui dit Coolio. Mais demande des précisions.

Oui, c’est tout, monsieur, c’est la vérité.

Tigana, sur le ton de la blague, lance : – Coolio, dis leur que tu es l’ami du propriétaire de la voiture.

Il reçoit un nouveau tachon, Petit-Coq n’y est pas allé de main morte cette fois.

Arrête c’est pas vrai ! Dis pas ça toi, balbutie Coolio, au bord des larmes. En fait, quand on était dans la voiture, un homme est arrivé et nous a demandé ce qu’on faisait là. Je lui ai répondu que c’était la voiture d’un ami. Il a répondu : Un ami, hein. Donc je suis ton ami… An counia manmanw.

Tigana et moi ont souri à cette histoire. Sur le moment, on en pouvait plus. Le propriétaire de la voiture était un grand homme noir avec un accent antillais. Il a fini par nous dire que l’on pouvait rester, qu’il allait de toute façon la mettre à la casse.

Les trois policiers ont fini avec nous. Rien n’a été retenu contre nous. On peut sortir. Mais une plus grande épreuve nous attend. Ils ont appelé nos parents. Ils doivent venir nous récupérer.

Le père de Tigana est le premier arrivé. Mon ami fait beaucoup moins le malin devant son paternel. Dans le hall du commissariat, il reçoit une énorme tape sur la tête. Décidément. Il repart tête basse comme s’il avait perdu quelque chose au sol. Son amour propre peut-être.

Je sais déjà que c’est ma mère qui viendra me chercher car mon père travaille le dimanche. Elle arrive au poste de police. Je sens dans son regard un mélange d’inquiétude et d’exaspération. Les policiers lui expliquent pourquoi on est là. Elle les écoute stoïque. J’ose pas la regarder.

Elle m’appelle, je viens. Elle n’est pas du genre à s’afficher en public donc je ne crains rien. Par contre dans la voiture, c’est une autre histoire.

Alors, c’est ça, Bélinga ?

Bélinga, c’est mon prénom africain. Quand ma mère m’appelle comme ça, je sais que ça va être chaud pour moi.

N’est-ce pas je t’ai dit de ne plus trainer avec les Haoussas* ? Voilà ! C’est au commissariat que je te récupère. Attend que ton père rentre, tu vas voir.

Avant que mon père ne rentre, elle se charge d’abord de me donner son point de vue sur cette histoire. Ma main s’en souvient encore. Avec une spatule en bois ma douce mère, devenue marâtre, l’espace d’un instant, me donne plusieurs coups sur la paume de la main.

Pendant que je souffre, Coolio lui est toujours au commissariat. Personne n’est venu le chercher. Il attend dans le hall principal. Il regarde les avis de recherches placardés au mur. Il imagine la vie de ces enfants-là avant leur disparition. Comment trompaient-ils l’ennui le dimanche en été ? Eux aussi, ont-ils fini au commissariat pour pas grand chose ? Eux aussi, ont-ils des parents trop occupés à s’en sortir qu’ils ne prennent pas toujours le temps de les surveiller de près ? Peut-être sont-ils partis volontairement car la vie qu’ils menaient ne leur convenait plus ?

S’enfuir, échapper à cette vie, un instant Coolio se pose la question. Les policiers ont l’air occupé, la porte est ouverte, personne n’y verra rien… 1, 2, 3, Go. Il se lève à peine de sa chaise que Jawad, son père, entre dans le commissariat. Tee-shirt, jean, mains, tout laisse supposer qu’il était certainement entrain de faire de la mécanique.

Je ne sais plus quoi faire avec lui… Il a encore fait quoi ? demande Jawad aux policiers.

Non rien de grave, Monsieur, tempère Blondin. On a voulu leur donner une petite leçon afin qu’ils évitent à l’avenir de faire des bêtises plus importantes…

Ok, merci Monsieur l’agent. Allez Kamel, viens on y va.

Coolio/Kamel se lève rejoint son père. Ils ne se parlent pas de tout le trajet jusqu’au quartier. Coolio ne monte pas chez lui, son père ne l’y oblige pas. Il est libre et court faire le fanfaron auprès d’autres rouilleurs pour raconter de manière très romancée ses exploits avec la police.

Ce fameux dimanche de rouille aura, à jamais, marqué nos trajectoires respectives.

Just see real

*Vagos : Voiture

*Lardu : Policier en argot

*Tachon : une tape sur la tête

*Haoussa : peuple africain de religion musulmane. Utilisé ici pour désigner les musulmans en général et les arabes en particulier…

N.B. : Le second « Quartier d’été » est à lire ici

 

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