Quartier d’été (2) : One, Two, Three

Mot de l’auteur du blog :

C’est l’été, et c’est souvent la période où tu prends le temps de lire, sur la plage, dans un parc, aux toilettes, peu importe. Ben, j’ai envie t’accompagner dans cette dernière ligne droite estivale. J’ai décidé de changer un peu, juste pour ce mois d’août, de ce que je fais habituellement. J’ai choisi de partager avec toi mes « short story ».

Alors, au mois d’août, viens prendre tes quartiers d’été ici

Important : Les personnages et les situations de ce récit étant purement fictifs, toute ressemblance avec des personnes ou des situations existantes ou ayant existé ne saurait être que fortuite ou pas…;-)

 

Do something today that your future self will thank you for.

 

Coolio, jamais à court d’idée pour égayer son été, décide de se lancer dans le commerce.

Barbecue, charbon, white spirit et viandes. Le bon gars est équipé. Il a aussi sa petite glacière débordant de canettes et son poste cassette diffusant de la funk, en boucle. « My love is right» de Champagne à « Say you’ll be » de Jerome Prister en passant par « Act like you know » de Fat Larry’s band, tout y passe.

Fini les railleries, les moqueries, Coolio est un entrepreneur maintenant. Il a son stand de vente de sandwichs. Bien sur, il n’a pas d’autorisation pour son commerce, du coup illégal, mais qui s’en soucie.

Il a choisi un emplacement stratégique. Au pied du parking. Tout le monde peut le voir. Les grands qui jouent au foot sur le terrain à 100m. Les mères de famille qui surveillent leur enfants jouant dans les bacs à sable et autres toboggans. Moi depuis la fenêtre de ma chambre.

Raclure, tu veux quoi ?

Un panache et un coca

Quelle sauce dans ton pain ? Ketchup, mayo ?

Oui c’est ça

Raclure donne 25 francs à Coolio. La canette est à 5 F, le casse-dalle 20 F. Un panache, c’est un sandwich avec merguez et brochette de dinde. Il fait les choses bien le Coolio.

Raclure, de son vrai nom Yazid, n’est pas parti en vacances en Algérie cette année, encore une fois. Comme d’autres, il ne rejoint pas le bled, son bled, Alger la blanche. Depuis que les actes terroristes ont commencé en Algérie, beaucoup de famille du quartier préfèrent rester dans notre forêt de bitume en juillet et en août.

Cette période d’attentats je m’en souviens très bien. Je suivais ça à distance.

20h le Journal télévisé commence. Assis sur mon canapé en simili cuir marron, je regarde, sur ma télé Toshiba sans télécommande, Jean-Claude Narcy annoncer les titres.

« Madame, Monsieur, bonsoir, Nouvelle journée tragique en Algérie. 30 morts »… Choqué, ma première pensée va à mes potes, en vacances là-bas, avec leur famille. J’espère qu’il ne leur est rien arrivé. Chaque jour, c’est la même chose. Chaque jour, mes oreilles trainent au quartier à la recherche d’information. A l’époque, pas d’internet, pas de smartphone même pas de cellulaire… Pour le moment, pas de mauvaise nouvelles.

Un dimanche, j’accompagne ma mère au marché en trainant des pieds. Avec elle, le marché ça dure des plombes… Négociations sur les prix, discussions avec les copines.

Tu es courant que Madame Martinez est sur le point de divorcer ? , demande ma mère à Mme Mutumba, son amie congolaise avec qui elle partage la passion de Jésus Christ de Nazareth et la même ligne à l’usine.

Non je ne savais pas, répond Mme Mutumba qui ne semble pas vouloir en savoir plus contrairement à son habitude. Huguette, tu n’es pas au courant apparemment. Mais Mme Merzouki est décédée en Algérie.

Non c’est pas vrai, hurle ma mère, abasourdie. Okokoloohhhh !!!!

Son cri crée ce genre de moment où tu as l’impression que le temps s’arrête. Tout le monde autour de nous se fige, nous regarde. Je ne sais pas où me mettre.

Ma mère au bord des larmes demande à son amie plus de détail. Elle lui raconte que Mme Slimi lui a dit qu’elle avait été tuée par des terroristes à un faux barrage.

Ma mère est complément anéantie par cette nouvelle. Mme Merzouki était notre voisine du dessus. Au troisième. Petit, elle était notre nourrice. C’est chez elle que j’ai appris mes premiers mots d’arabe. Roubz, le pain… Ma gourmandise quel vilain défaut…

Cette mort a affecté tout le quartier. C’était vraiment une belle personne Mme Merzouki.

Cette année-là, mes amis et leur famille sont rentrés plus tôt que prévu mais sains et saufs.

Raclure a vécu ça de près. Il était sur place lors de ce premier été sanglant. Mais cela n’a jamais remis en cause son attachement à ce pays, son pays. A une époque, on a même failli lui donner un autre surnom. On voulait l’appeler One Two Three. Il se promenait quasiment H24 avec un survêt de l’Algérie. Il est incollable sur les Fennecs, nom de l’équipe nationale algérienne de football. Madjer, Belloumi, Lalmas. Ces noms propres sont proprement hors du commun pour lui. Ces joueurs sont la quintessence du beau jeu, il le répète à l’envie.

La technique, le dribble, c’est ce qui fait la force du joueur algérien.

Vous êtes surtout des bouffeurs de feuille de match. Quand vous avez le ballon vous le lâchez plus et vous faites tchi* avec, lui assène Tigana.

Quand ces deux là se retrouvent pour parler de football, c’est épique.

Mais là, pour Raclure, le temps n’est plus à la polémique et aux débats stériles avec Tigana. En croquant dans son panache, il nous explique qu’il a vu une pépite. Un jeune joueur d’origine algérienne qui le fait déjà rêver. La bouche pleine, il nous en parle avec enthousiasme.

I chou o  chiroudin de bourdo …. I yè miyeux de terrain.

Vas-y avale, on comprend tchi*. On t’ a pas pris à manger chez toi ou quoi ?

Avaler quoi ? Lave toi les oreilles, tu sais l’eau, ça existe, hein… Les autres ont bien compris, eux…

Raclure se retourne vers Coolio et moi.

non, on comprend tchi

Oké, je reprends… il joue aux Girondins de Bordeaux, il est milieu de terrain. Il s’appelle Zinédine Zidane. Lui, vous allez voir dans quelques années. Il sera le meilleur joueur du monde. Il a un touché de balle, ses déplacements, son positionnement sur le terrain, sa qualité de passe. Il a seulement 20 ans mais vous allez voir…

Non c’est bon, pélo, on connaît Zidane. Nous aussi, on regarde Téléfoot. Il est bon. Rien à dire mais de là à devenir le meilleur joueur du monde. Je crois que tu as trop pillave* de Selecto*, la sève algérienne qui coule en toi te fait dire n’importe quoi…

D’ailleurs,  Aimé Jacquet pense à lui pour l’équipe de France. Je leur balance ça tout fier de mon scoop.

Comment tu sais, nounours ? me demandent-ils en chœur.

Je l’ai lu dans L’Equipe. Mon grand frère l’achète tous les matins.

Raclure a failli remettre en cause son amour inconditionnel pour Zidane lorsque ce dernier choisit de jouer pour l’équipe de France. Mon ami a un temps rêvé voir ce joueur faire le tour d’honneur du stade du 5-juillet-1962 d’Alger, une coupe d’Afrique à la main et le maillot des Fennecs sur le dos. Ce rêve ne se réalisera jamais mais il en a pris son parti. Après tout, il lui ressemble ce Zidane de Marseille, ils ont le même prénom, Yazid. Ils sont nés tous les deux en France, ils ont la même passion pour le foot et surtout ils sont d’origine algérienne. Cela suffit à son bonheur. Raclure va la supporter cette équipe de France qui accepte son semblable. C’est un peu comme si lui aussi était enfin considéré par ce pays où il n’est pas évident de faire sa place.

Bon vos histoires de foot là… c’est pas Zidane qui me donne à manger. J’ai des merguez à fourguer moi, lance Coolio. Ecartez-vous, vous faites fuir les clients avec vos grosses voix…

Les grands du quartier viennent de finir leur match. Ca creuse. Le stand de Coolio est assailli de jeunes hommes transpirants et assoiffés… Les affaires roulent pour cette petite entreprise estivale. Le stock de merguez et de brochettes diminue à vue d’œil… C’est ce moment là que Raclure choisit pour justifier son surnom. Lorsque Coolio finit de servir ses clients, il lui fait une drôle de suggestion.

Coolio si je ramène des merguez de chez moi, y’a moyen de les cuire et tu me les mets dans un pain.

Ok sans problème. Avec Ketchup mayo, hein…

On a tous vu son manège sauf Coolio. Profitant d’un moment d’inattention , il a volé deux merguez à notre entrepreneur en herbe. Son plan se déroule sans accroc. Il s’éloigne quelques minutes, feint de rentrer chez lui et revient. Sandwich vite fait, bien fait et dégusté avec panache.

Cette petite action deviendra un gimmick de nos étés. Chaque année, notre Arsène Lupin de la merguez refera le coup…. Mais s’il le fait chaque été c’est que Raclure n’est plus retourné en Algérie durant toute la période d’attentats, la fameuse décennie noire. Quant à Coolio, son manque de vigilance dans le business lui coûtera, plus tard, beaucoup plus cher que de simples merguez.

Just see real

 

*Tchi = rien

*Pillave = boire

*Selecto = Coca cola algérien

N.B : Le premier « Quartier d’été » est à lire ici

 

 

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