Abdellah Boudour, le prince de la ville

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Abdellah Boudour, lors d’une dictée des cités, à Cergy-Pontoise, le 24 septembre dernier. (Photo Carlos Silva)

Avec la dictée des cités, il fait le tour de France depuis 3 ans maintenant. Abdellah Boudour, cet Argenteuillais pur sucre, montre que l’on peut faire de belles choses quand on a des idées et des convictions.

Prendre rendez-vous avec lui, à Argenteuil, c’est prendre le risque d’être souvent interrompu. « Oh Abdellah comment ça va ? On te voit plus ? », la petite interruption de courtoisie. « Excusez moi…  Abdellah, je peux te parler deux minutes », l’interruption « affaire en cours » … Il se confond alors en excuse et promet de faire vite. Ce qu’il fait.

On s’installe dans un grec où il a ses habitudes. Cette sandwicherie spécialisée dans les burgers porte le nom, mais à l’envers, d’un célèbre fast-food qui vient de faire son retour en France. Un peu comme Fonzy dans Happy Days, Abdellah Boudour nous fait rentrer dans son QG. Il ouvre les frigos pour qu’on choisisse nos boissons, il nous conseille les burgers selon nos goûts et notre faim. On se met à table.

Ce jeune homme de 31 ans est chez lui à Argenteuil. Il y est né. Il arpente les rues de cette commune du Val d’Oise depuis toujours. Il en connait chaque recoin et tout le monde le connait. Ses différentes actions sur le terrain associatif n’y sont pas pour rien. « J’ai commencé à 16 ans. J’ai organisé un tournoi de foot pour les jeunes du quartier comme moi. » Ensuite il crée son association Force des Mixités. Il aide des familles dans le besoin en faisant des collectes de denrées alimentaires. Il organise des appels aux dons pour aider à financer une opération médicale lourde à des voisins étrangers. Il a ça dans le sang, se préoccuper du sort de son prochain. « Ma fibre associative, elle vient de mon père. Il a été dirigeant bénévole au club de foot d’Argenteuil. Et comme il était chauffeur livreur, il lui arrivait d’avoir des marchandises ou des produits alimentaires qui restaient après des livraisons. Ben,  il les donnait aux gens du quartier. J’ai toujours vu ça ». Aîné d’une fratrie de 3 enfants, il rend aujourd’hui ses parents fiers. Il est aussi aidé dans ces différentes actions par sa soeur et son frère. « Honnêtement toute ma famille me soutient. C’est très important pour moi. Car vu le temps que me prennent toutes mes actions, s’ils n’étaient pas là ce serait difficile. Mes amis aussi. C’est un travail d’équipe. »

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Après avoir bien mangé, on peut enfin discuter. (Photo Terryel)

Aujourd’hui, tout ce travail paye. L’opération « Rentrée pour tous » a très bien fonctionné, cette année. Avec le rappeur Mac Tyer, ils ont distribué des fournitures scolaires à Aubervilliers et à Vaulx en Velin.  Actuellement, « la dictée de cités » prend de l’ampleur, les médias en parlent de plus en plus. Dans certains articles, Abdellah s’appelle même Bernard. Le Bernard Pivot des cités. Pas un peu réducteur comme surnom ? « Non, moi j’aime bien, c’est mieux que le Merah d’Argenteuil, non? Donc je vais pas me plaindre. »

« J’avais envie de montrer autre chose, une autre image des quartiers. Le but c’était aussi d’inciter les jeunes à se réapproprier la langue. Dans une époque texto, réseaux sociaux où on fait moins attention à l’orthographe, je me suis dit qu’il y avait un truc à faire ». Il en parle avec l’auteur de polars Rachid Santaki. Et ils partent tous les deux dans cette aventure. Elle commence en septembre 2013 à Argenteuil. Et ce samedi 1er octobre, la dictée fait un tour  à Sedan, sa 75ème ville.

Il dit non à Francois Hollande et quitte Rachida Dati

La réussite de cette action suscite des convoitises et aiguise l’appétit de politiques en mal de sensations banlieusardes.  Car derrière ce portrait un peu « abbépierrisant », Abdellah Boudour a des convictions fortes et un franc parler certain. Le dernier en avoir fait les frais, c’est le Président de la République, François Hollande. Plus précisément un de ses conseillers. Voulant surfer sur la bonne image des dictées, ce conseiller de l’Elysée contacte Abdellah pour que le Président vienne à une des dates de la dictée. « Déjà il m’a même pas demandé, il me dit : quelles sont les prochaines dates, le Président veut venir. Je lui réponds, non je ne veux pas. Je ne veux pas qu’il vienne se refaire une santé dans les quartiers grâce à moi. Ça fait trois ans que ça existe, ils ne m’ont jamais contacté. Comme par hasard à quelques mois des élections, il pense à nous. qu’il aille surfer sur une autre vague. Avant j’étais naïf, aujourd’hui je suis beaucoup plus froid avec les politiques. » 

Sa naïveté. Il me parle de cette période où il est courtisé par  la ministre de la justice Rachida Dati pour travailler dans son cabinet… L’actuel maire du 7eme arrondissement de Paris remarque tout de suite l’énergie et la force de conviction du jeune argenteuillais. Il s’était d’ailleurs déjà fait remarqué lors du fameux passage de Sarkozy à Argenteuil. Lorsque ce dernier balance à une habitante qu’il va la débarrasser de la racaille. Ce que les caméra n’ont pas montré, c’est le jeune Abdellah qui interpelle celui qui est alors ministre de l’intérieur. Il lui dit qu’il y a des gens à Argenteuil qui ont des projets, des envies de réussite, qui font des choses… La discussion entre les deux est virile mais correcte.

Quelques années plus tard donc, Rachida Dati lui propose de la rejoindre, place Vendôme. Avant de prendre sa décision, il consulte famille et amis « J’avais 23 ans, ils m’ont tous dit c’est un train qui ne passera pas deux fois. Je n’avais rien à perdre alors j’y suis allé. J’étais censé m’occuper des relations avec la banlieue. » Mais l’expérience est courte. Un trimestre. « J’étais avec des gens qui avait fait des grandes études, des énarques. On était pas là pour les mêmes raisons, on avait pas la même vie. Moi, une fois ma journée de travail terminée, je prenais mon métro, mon train et je revenais dans ma cité, à Argenteuil. Eux, ils vivaient à Paris. Pas la même réalité. Et ce décalage s’est ressenti lorsqu’il y a eu du suicide dans une prison. Tout le monde dans l’équipe était préoccupé par les éléments de langages que la Ministre allait devoir utiliser face aux médias. Le suicide était vraiment secondaire pour eux« . Déçu par cet épisode, il quitte le ministère. Mais ne regrette rien pour autant. « C’était une formation accélérée. J’ai beaucoup appris notamment en ce qui concerne la communication. » 

« A Argenteuil, ils ont transformé la politique en souk  » 

Il a aussi compris comment certaine association devienne tout d’un coup bankable. Qui décide de mettre en avant qui et pour quelle raison. Pour le président de Force des Mixités, selon les périodes, le gouvernement soutient ou crée des associations de toutes pièces. Il cite SOS Racisme (année 80) et Ni putes ni soumise (année 2000). « Aujourd’hui c’est l’association Coexister. On les subventionne comme jamais alors que moi sur le terrain je ne les vois pas. Quelle action marquante ils ont fait ? Pendant ce temps pour des petites associations de quartier même lorsqu’elle demande un local pour de l’aide aux devoirs, c’est compliqué. Je ne supporte pas ça. En plus, leur truc sur les religions, c’est nous enfermer dans nos différences. Dans le quotidien des gens, la religion n’a que peu d’impact. Tu crois que quand on  fait des distributions de denrées alimentaires, on se soucie de la religion de tel ou tel. Il y a des vrais souffrances en France et ceux quelques soit la confession. Alors voir Coexister cité en exemple, ça m’énerve » . Parfois quand il se rase le matin, devant son miroir, Abdellah se demande si ça vaut le coup tout ça. S’il doit continuer à mettre en place toutes ces actions alors que d’autres sont aidés pour de mauvaises raisons. Si on devait faire un parallèle footballistique, l’autre grande passion d’Abdellah, c’est comme si un petit nouveau venu du centre de formation est titularisé en lieu et place d’un joueur confirmé juste parce que ce petit jeune est le fils du président du club. Injuste. Illégitime.

Le manque de légitimité, Abdellah Boudour le retrouve aussi dans la ville chère à son coeur Argenteuil. « C’est clair que certaines choses ne vont pas dans cette ville. Notamment les équipes municipales qui se sont succédées » Lors des précédentes municipales, il a fait croire qu’il allait faire une liste. Il a crée un site internet Argenteuil2014.fr, censé présenter son programme pour la commune. « Non, c’était juste une blague pour les faire chier », précise-t-il. Il voulait jouer avec les nerfs des différents candidats, des grands partis aux listes indépendantes. « Les équipes de l’ancienne et de la nouvelle municipalité  ont voulu s’entourer de personnes à l’image de la ville, c’est très bien. Mais ils ont pris des gens qui n’ont aucune formation politique. Je le dis cash. Ils ont pris des arabes qui ont transformé la politique en souk ». Il juge qu’il y a trop de clientélisme. « Ils pensent d’abord à eux, à leur petit nombril. Ils reproduisent ce que l’on reproche habituellement à la vieille classe politique. Alors que la politique c’est un combat pour les autres et non pour soi même ». Pas tendre avec les nouvelles têtes des Républicains et du PS. Derrière tout ça, des ambitions politiques, la volonté d’être maire d’Argenteuil, un jour ? Abdellah jure que non. « C’est pas pour moi, je suis très bien dans l’associatif. J’ai vraiment l’impression d’être utile. De travailler pour rassembler les gens. Dans mes dictées, il y’a de tout, des jeunes, des vieux, des blancs, des noirs, des arabes, toutes religions. »

Avec son association Force des Mixités, il prépare d’autres évènements notamment  de nouvelles éditions du « Grand Quiz de France », un principe similaire aux dictées mais sur la culture générale. « Et j’aimerai beaucoup étendre les dictées à d’autres zones ou pays francophones notamment en Afrique. » 

Quelque chose me dit qu’ Abdellah Boudour ira bientôt partager sa bonne humeur et les trésors de la langue française à Bamako, Alger ou Fort de France.

 

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