Pierre-Didier Tchétché, itinéraire d’un haut-parleur de la banlieue

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Ce week-end, on vote. C’est les élections législatives. Mais les choses sont tellement bien faites que l’on ne s’en rend même pas compte. Attentats en Angleterre, affaire Richard Ferrand, Zidane et ligue des Champions, notre attention est ailleurs, loin de l’élection de 577 de nos représentants à l’Assemblée Nationale.

Et pourtant, cette année, on peut dire qu’il se passe quelque chose. Plus d’un tiers des députés sortants (212) ne se représentent pas et beaucoup de candidats issus de la société civile briguent un premier mandat.

J’ai décidé de m’intéresser à l’un d’eux. Pierre-Didier Tchétché-Apéa, aussi connu comme « Pierre Tchétché » sur les affiches de campagne. Il veut lui aussi pouvoir s’assoir sur les bancs du Palais Bourbon. Soutenu par Europe-Ecologie-Les Verts et par le mouvement national Force Citoyenne Populaire, il se présente dans la 7ème circonscription du Rhône (Vaulx-en-Velin, Bron, Rillieux-la-Pape, Sathonay-Camp et Sathonay-Village).  « Je ne suis pas encarté  » , tient-il  à me préciser, comme pour dire qu’il est libre et qu’il a son propre programme. Il est suppléé par Sabrina Benayen, une habitante de Rillieux-la-Pape.

Si j’ai choisi de parler de ce candidat, ce n’est pas un hasard. On peut dire que j’ai assisté à ses débuts en tant que citoyen engagé.

Octobre 1990. Thomas Claudio, un jeune vaudais d’origine espagnole, est percuté par une voiture de police. Il est passager d’une moto que les policiers veulent stopper. Le choc est violent, il lui sera fatal. Les habitants du quartier du Mas du Taureau sont tristes et en colère face à cette nouvelle bavure policière. Vaulx-en-Velin s’embrase. Plusieurs nuits d’émeutes, de révoltes vont rendre cette ville de la banlieue lyonnaise célèbre. Tous les soirs, ma ville fait l’ouverture du journal de 20H. Et pour l’enfant de 10 ans que je suis, tout cela me parait irréel.

Des jeunes et des moins jeunes se réunissent en comité pour notamment faire face à la procédure judiciaire. Pierre-Didier est l’un des membres de ce comité, il en devient vite le porte-parole. Ce jeune homme de 23 ans d’origine ivoirienne est pour moi un genre de super héros. Grand, posé, à l’aise à l’oral, il passera même à la télé et deviendra, pour moi, la voix des sans voix.  « Je me suis surtout engagé à l’époque dans une volonté de justice, de justice sociale. C’était une période où plusieurs de mes amis furent tués par la police. Je me suis alors dit il faut faire quelque chose  » . Il lit beaucoup, se passionne pour les histoires des leaders afro-américains (Martin Luther King, Malcom X…) ou africains (Kwamé Nkrumah, Patrice Lumumba, Thomas Sankara…). La vie et les discours de ces grandes figures le nourrissent dans son combat pour la justice.

L’affaire Thomas Claudio se terminera par une relaxe pour le policier Hervé Oriol, jugé pour homicide involontaire. Mais le ver du militantisme est dans le fruit pour Pierre-Didier. Avec d’autres jeunes du quartier, il crée l’association Agora et va se battre pour améliorer la vie des habitants. Logement,  aide aux devoirs, démarches administratives, dialogue avec les institutions…  Sans cette association, le jeune banlieusard que j’étais n’aurait certainement pas pu voir un ailleurs auquel je rêvais tant, les sorties au lac de Paladru, les après-midis au cinéma ou à la patinoire…. Les membres de l’Agora créeront même une liste pour les élections municipales de 1995. « On fera 18% dans le quartier du Mas du Taureau et 7% sur l’ensemble de la ville. C’était vraiment pas mal pour une première fois et pour les jeunes que nous étions » , se souvient Pierre-Didier.

Son engagement associatif et militant n’a pas l’air de plaire à tout le monde. Il se sent blacklisté dans la région lyonnaise. Une formation en droit, une autre en science politique mais pour trouver un emploi, rien, nada, zéro macabo comme on dit chez moi au Cameroun.  Il faut dire qu’il fait parler de lui. Avec l’Agora, ils ne sont pas dans le compromis et dans les calculs politiques. De nombreux bâtons seront mis dans les roues de l’association. Au début des années 2000, le local d’Agora est fermé par la mairie. Hasard ou coïncidence, Pierre-Didier voit alors sa situation professionnelle se débloquer. Mais plus loin, à Grenoble. Il  travaillera au conseil départementale et ensuite à la Métropole Grenobloise en tant que chargé de mission.

« Je suis toujours resté en contact avec Vaulx malgré la distance. Ma famille, mes amis sont dans la région lyonnaise. J’ai continué à soutenir différentes actions militantes »

Mais aujourd’hui, à 50 ans, il a décidé de se lancer dans la bataille politique, comme pour boucler une boucle. Comme pour finir le travail commencer, il y a bientôt trente ans. Vaulx-en-Velin a ce pouvoir de marquer au fer rouge ceux qui y sont passés. J’aime dire, « tu peux quitter Vaulx-en-Velin mais Vaulx-en-Velin ne te quitte jamais ». « Il y a de ça. Mais je suis surtout revenu car je vois que les choses n’évoluent pas dans le bons sens. Les problèmes de Vaulx se retrouvent aussi dans les autres villes de la circonscription. Notamment en ce qui concerne l’école, la petite enfance, la formation des jeunes. Ces secteurs manquent cruellement de moyen. Et c’est dangereux car on joue avec l’avenir du pays. Il faut remettre l’éducation populaire au centre de l’action publique. On ne peut pas se contenter que de loisirs. »

Mais une question se pose. Comment redonner de l’espoir a une population qui s’abstient très fortement et qui semble ne plus trop croire en l’action politique ? « J’essaye de déconstruire certaines idées. Dans les différentes réunions de quartiers ou d’appartement, j’explique aux personnes que je rencontre qu’ils ont un réel pouvoir. Il faut se saisir des élections pour se faire entendre. Le renouvellement de la classe politique ne passe pas que par la République en Marche d’Emmanuel Macron« .

Et ce n’est pas gagné car il fait face à beaucoup de scepticisme. Beaucoup d’électeurs sont déçus notamment à Vaulx-en-Velin. Où nombreux sont ceux qui attendaient plus de la municipalité socialiste, après plus de 8à ans de majorité communiste. La député- maire Hélène Geoffroy, ministre de la ville du gouvernement Valls, n’a pas répondu aux attentes placées en elle. Dans son équipe, on comptait aussi quelques anciens de l’association Agora. Pierre-Didier Tchétché-Apéa part donc à la conquête d’une circonscription et à la reconquête des électeurs.

Quelque soit l’issue de l’élection de dimanche, il ne compte pas s’arrêter là. Il est revenu mettre les mains dans le cambouis, et ce, pour longtemps. « Avec pour objectif, l’élection municipale de 2020  » , promet le candidat. On sera alors 30 ans après les émeutes d’octobre 90. L’occasion pour Vaulx-en-Velin de devenir, peut-être, une grande Agora, tel que les Grecques la définissait à l’époque, un lieu où se réunit l’assemblée des citoyens.

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